Est-ce qu’on aime encore regarder des images ?
Dans un monde où tout bouge et où les sollicitations sont permanentes, avons-nous encore le temps et le désir de simplement contempler une image ou une œuvre immobile ?
Je me suis posé une question toute simple récemment : est-ce que les gens aiment encore regarder des images ?
Ça peut sembler étrange comme question. Évidemment qu’on voit des images partout. Nos téléphones en sont remplis, les réseaux sociaux aussi. Mais je parle vraiment de regarder une image. S’arrêter devant une photographie, une illustration, une œuvre d’art ou même une affiche et prendre quelques instants simplement pour l’apprécier.
Parce qu’aujourd’hui, on dirait que tout doit bouger.
On regarde des vidéos sur YouTube, des vidéos courtes sur les réseaux sociaux, des animations, des jeux vidéo. On discute avec des intelligences artificielles qui nous répondent instantanément. On commence même à avoir accès à des univers entiers en réalité virtuelle. Il y a constamment quelque chose qui bouge, qui parle, qui réagit ou qui essaie de retenir notre attention.
Et ce rythme ne s’arrête pas nécessairement lorsqu’on ferme une vidéo.
On regarde notre téléphone et il y a un nouveau message. Un courriel vient d’entrer. Une facture doit être payée. Une notification nous rappelle quelque chose qu’on avait oublié. Une autre nous montre quelque chose qu’on devrait regarder. On attend la fin de semaine avec impatience et, lorsqu’elle arrive enfin, on a parfois l’impression qu’elle est déjà presque terminée.
La vie va vite. Parfois même beaucoup trop vite.
Mettre le temps sur pause
Et malgré tout ça, j’aime encore regarder une simple image.
Je peux tomber sur une photographie ou une illustration qui m’intéresse et rester là quelques secondes à la regarder. Et ce que j’aime là-dedans, c’est justement qu’elle ne fait rien.
Elle ne bouge pas. Elle ne me raconte pas ce qui arrive ensuite. Elle n’essaie pas de m’amener automatiquement vers autre chose.
Elle est simplement là, et c’est moi qui décide combien de temps je veux rester avec elle.
Pour moi, c’est presque comme mettre le temps sur pause.
Je peux d’abord simplement apprécier ce que je vois, sans chercher à comprendre quoi que ce soit. Puis, tranquillement, mon regard commence à se promener. Une couleur. Une lumière. Une expression. Un détail que je n’avais pas remarqué au premier coup d’œil. Je peux commencer à me demander pourquoi l’artiste a placé quelque chose à cet endroit, pourquoi cette composition fonctionne ou simplement pourquoi cette image provoque quelque chose chez moi.
Et surtout, c’est moi qui décide du rythme.
La force de l’art immobile
Mais cette réflexion ne concerne probablement pas seulement les images.
Elle peut s’appliquer à une peinture, une sculpture, une photographie, une illustration, une gravure et à toutes ces formes d’art visuel qui existent parfois depuis des centaines, voire des milliers d’années.
Et quand je parle ici d’art visuel, je parle volontairement de ses formes immobiles. Pas de vidéo, d’animation ou de réalité virtuelle. Je parle de ces œuvres qui ne changent pas avec le temps, qui ne commencent pas et ne se terminent pas. Elles restent devant nous telles qu’elles sont, et c’est notre regard qui se déplace, qui s’attarde et qui découvre.
Une sculpture ne bouge pas davantage qu’une photographie. Pourtant, on peut tourner autour d’elle, remarquer comment la lumière transforme ses formes, observer sa matière et découvrir un angle complètement différent de celui qu’on voyait quelques secondes auparavant.
Devant une peinture, on peut s’intéresser aux couleurs, aux coups de pinceau, à la composition ou à ce que l’artiste voulait raconter. Mais on peut également ne rien analyser du tout.
On peut simplement la trouver belle.
Et peut-être que c’est justement là que ces formes d’art visuel conservent toute leur pertinence.
La technologie évolue constamment. Nos écrans deviennent meilleurs. Nos expériences deviennent interactives. La réalité virtuelle peut nous transporter dans d’autres mondes et l’intelligence artificielle peut maintenant créer avec nous, nous répondre et générer presque instantanément ce qu’on lui demande.
Mais aucune de ces avancées ne rend une peinture inutile.
Une sculpture n’est pas une technologie dépassée parce qu’elle ne bouge pas. Une photographie n’est pas une version primitive d’une vidéo. Une affiche accrochée au mur n’a pas besoin de devenir interactive pour justifier sa présence.
Ce sont simplement d’autres façons de vivre une expérience.
Et peut-être qu’à une époque où notre attention est constamment sollicitée, leur immobilité devient paradoxalement l’une de leurs plus grandes qualités.
Entourer nos espaces d’art
Ça me fait aussi réfléchir à quelque chose de très concret : avons-nous encore envie d’entourer physiquement nos espaces d’art ?
Des affiches. Des photographies. Des illustrations. Des peintures. Des sculptures. Des objets que nous choisissons non pas parce qu’ils accomplissent une tâche, mais simplement parce que nous aimons les avoir près de nous.
Une œuvre choisie pour faire partie de notre environnement finit presque par appartenir au lieu où l’on vit. On passe devant tous les jours. Parfois, on ne la remarque presque plus. Puis, à un autre moment, notre regard s’y arrête.
Peut-être qu’on remarque un détail qu’on n’avait jamais vu. Peut-être qu’on se rappelle pourquoi on l’avait choisie. Ou peut-être qu’on ne pense à rien de tout ça et qu’on éprouve simplement ce petit plaisir familier de voir quelque chose que l’on trouve beau dans son environnement.
Et contrairement à tellement de choses qui occupent aujourd’hui notre attention, cette œuvre ne nous demande rien.
Elle n’a aucune notification à nous envoyer. Elle ne veut pas nous montrer la prochaine vidéo. Elle ne nous demande pas de répondre. Elle ne disparaît pas après quelques secondes pour laisser sa place à autre chose.
Elle reste là.
Le paradoxe de la vitesse et de la productivité
On parle énormément aujourd’hui de productivité. D’automatisation. D’intelligence artificielle. De façons de travailler plus efficacement et d’accomplir davantage en moins de temps.
Et toutes ces choses peuvent être extraordinaires. Mais il y a peut-être un paradoxe là-dedans.
On développe constamment des technologies pour gagner du temps, alors qu’on a souvent l’impression que le temps nous échappe.
On veut une machine plus rapide, un logiciel plus intelligent, un appareil plus automatisé. On veut accomplir une tâche en dix minutes plutôt qu’en vingt. Et dans énormément de situations, c’est formidable.
Mais est-ce que chaque minute gagnée doit nécessairement devenir une minute à remplir avec autre chose ?
Quand arrive enfin une journée de congé, peut-être que ce dont on a besoin n’est pas toujours d’être encore plus efficace. Peut-être qu’on n’a pas besoin que chaque appareil autour de nous soit plus rapide, plus intelligent ou plus automatisé.
Peut-être que, parfois, on a simplement besoin que le temps ralentisse.
Et c’est là que quelque chose d’aussi simple qu’une œuvre immobile prend, à mes yeux, une dimension particulière.
Passer cinq minutes devant une image, une peinture ou une sculpture n’est pas nécessairement du temps qu’on aurait pu utiliser plus efficacement.
Ces cinq minutes peuvent justement être le but.
Regarder quelque chose parce qu’on le trouve beau. Laisser notre regard se promener. Penser à quelque chose ou ne penser à rien. Ne rien produire. Ne rien optimiser. Ne rien accomplir.
Juste être là.
S’arrêter et contempler
Je ne pense donc pas que ces formes immobiles et traditionnelles de l’art visuel soient destinées à devenir démodées à mesure que la technologie évolue.
Peut-être même que c’est le contraire.
Plus notre environnement devient rapide, interactif, automatisé et sollicitant, plus ces moments immobiles peuvent avoir quelque chose de précieux.
Parce que peu importe jusqu’où ira la technologie, il restera probablement toujours chez l’être humain ce besoin étrange et profondément simple de s’arrêter devant quelque chose.
De ne pas chercher à gagner du temps.
De mettre le temps sur pause.
Et de regarder.
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